Mairy Roussou-Sinclair

Giorgos Kalozoïs : un poète en péril


"Dans les dernières pages du Temps retrouvé, Marcel Proust écrit que la seule véritable vie que nous puissions pleinement connaître est celle qu’offre la littérature. Grâce à l’art, nous avons accès à l’Autre et, à travers lui, à ce que l’on appelle aujourd’hui le multivers.

Or, la question qui se pose aux lecteurs comme aux auteurs d’aujourd’hui est de savoir comment on peut, de nos jours, écrire de la littérature, et particulièrement de la poésie. Est-ce que vraiment tout a été dit, pour reprendre Tchekhov ou l’esprit fin-de-siècle ? Car les difficultés semblent insurmontables, non seulement parce que le poète peut plier sous le poids de la tradition littéraire, mais aussi, et principalement, parce que nous traversons une époque qui, d’une manière ou d’une autre, nous rapproche d’une fin apocalyptique de la civilisation occidentale telle que nous l’avons connue. Écrire se heurterait donc aux perspectives fermées du temps : immuabilité de l’origine, clôture de la postérité. Puis, autre question, reste-t-il des mots pour le dire ? Theodor Adorno, dans son célèbre aphorisme, nous avait déjà prévenus que l’on ne peut pas être poète après Auschwitz. C’est une telle position qu’a formulée plus tard George Steiner, en soulignant le droit du poète de rester silencieux. Mais la poésie peut-elle, aujourd’hui, demeurer silencieuse ? Déjà la poésie spatiale avait tenté de donner une réponse. Et dans la production en langue néohellénique, certains poètes s’activent à surmonter les non-dits ou le danger de-ne-pas-dire. […]"


Extrait de l'essai du Pr. Mary Roussou-Sinclair de l'Université de Chypre.